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Conférence du 30 juin 1923

Extrait du livre : Les bases spirituelles de l’éducation 

Éditions Triades 2013

Pourquoi une pédagogie anthroposophique ?

Je suis particulièrement heureux de pouvoir parler aujourd'hui et demain de pédagogie à des enseignants. La pédagogie qui émane de l'anthroposophie n'a rien de théorique ni d'utopique, c'est au contraire une véritable pratique, et vous comprendrez donc qu'en deux brèves conférences il ne me sera possible que d'esquisser quelques points de vue à propos de la question : pourquoi une pédagogie anthroposophique?

Il faut soulever cette question, d'abord parce qu'on prend souvent l'anthroposophie pour une sorte de secte où l'on cultiverait une conception du monde particulière, à partir de pensées arbitraires. On se demande donc: Est-il juste que la pédagogie soit influencée par une certaine conception du monde ? Peut-on même s'attendre à quelque chose de fécond d'une éducation et d'un enseignement issus d'une certaine conception du monde ? Si ces questions étaient justifiées, la pédagogie anthroposophique n'existerait probablement pas.

En fait, toutes les conceptions du monde développent leurs points de vue sur l'éducation et posent telle ou telle exigence. Et partout on rencontre telle ou telle conception qui fait valoir son point de vue.

Ce ne doit pas être le cas avec la pédagogie anthroposophique. Je dois en effet préciser que nous avons tenté, depuis plusieurs années, de mettre sur pied, à Stuttgart, une école primaire et secondaire qui fonctionne dans le sens de cette pédagogie anthroposophique, et que nous avons pour idéal que tout ce qui s'y fait soit naturellement en accord avec l'être humain et son développement, de sorte que personne ne puisse penser qu'il s'agit d'incarner des idées anthroposophiques. On ne devrait même pas remarquer qu'un point de vue particulier s'y exprime.

Lorsqu'on veut parler d'une chose et la présenter, on est bien obligé de se servir d'un nom. Mais, je peux vous l'assurer, le mieux serait que nous n'ayons pas besoin de nom pour désigner ce que nous faisons ici au Goethéanum, et si on pouvait l'appeler une fois ainsi, une autre fois autrement. Il ne s'agit pas, en effet, d'un système d'idées comme on en trouve d'habitude dans toutes les conceptions du monde, mais d'une démarche, d'une recherche, d'une certaine approche de la vie, que l'on pourrait désigner des façons les plus diverses. La manière dont on utilise d'habitude le langage fait que tout nom induit en erreur. Je voudrais m'exprimer de façon simpliste, mais vous me comprendrez.

En ce qui concerne ce fait de nommer des courants spirituels, l'humanité n'est pas beaucoup plus avancée qu'elle l'était autrefois quand il s'agissait de nommer les gens en général. Aujourd'hui, on est capable, lorsqu'on nomme quelqu'un, d'oublier ce qui doit être oublié. On est habitué à ne pas attacher trop d'importance à la signification de son nom. Si quelqu'un s'appelle Meunier, on sait bien qu'il ne moud pas forcément du grain. Mais avec un courant spirituel comme l'anthroposophie, on s'en tient souvent à cela: on ne s'occupe pas vraiment de la chose elle-même, mais on analyse, comme on dit, le terme «anthroposophie». On s'en tient à ce que signifie le mot, et on se fait une idée à partir de lui.

Or le mot anthroposophie n'a vraiment pas plus de sens, pour la recherche spirituelle et pour l'approche de la vie que l'on cultive ici, que le nom Meunier pour celui qui le porte. C'est pourquoi, encore une fois, j'aimerais mieux que l'on désigne chaque jour par un mot différent la démarche spirituelle que nous nous efforçons de pratiquer.

Cela affirmerait aussi son caractère vivant. On peut, bien entendu, essayer de caractériser ce que

veut anthroposophie dans notre monde contemporain. Mais il est impossible d'en donner d'emblée une définition compréhensible.

Aujourd'hui et demain, je m'efforcerai plutôt de montrer au moins un peu comment l'anthroposophie peut se révéler féconde quand il s'agit d'éduquer les enfants.

Si on s'intéresse aujourd'hui à l'évolution spirituelle du monde, on remarquera vite, parmi les multiples problèmes qui préoccupent chacun, celui de l'éducation. On voit s'accumuler réformes sur réformes, émanant de gens plus ou moins savants, mais aussi, bien souvent, franchement dilettantes. Derrière tout cela vit le profond besoin d'éclaircir la question de ce que sont, au fond, l'éducation et l'enseignement.

Il est très difficile, aujourd'hui, de parvenir à une réelle compréhension de l'homme en devenir. Et si nous voulons savoir pourquoi on parle tant des problèmes d'éducation, nous devons d'abord examiner quelques aspects du développement de notre civilisation.

Si nous regardons d'un côté la vie extérieure et de l'autre côté la vie spirituelle, nous remarquons aussitôt, malgré l'intense productivité atteinte par la science dans la vie pratique, avec la technologie en particulier, qu'un profond fossé, un abîme vertigineux sépare la science, la théorie, tout ce qu'on doit apprendre quand on fait des études ou quand on veut se cultiver, et ce qui vit dans la réalité extérieure. Un étrange besoin s'est introduit dans la civilisation actuelle en ce qui concerne les études telles qu'on les pratique dans les établissements d'enseignement.

Songez par exemple à la médecine. Le futur médecin poursuit ses études. Il apprend ce qui forme le contenu de la science médicale moderne, en s'appuyant notamment sur la pratique des laboratoires et des hôpitaux. Mais dès qu'il aura passé son dernier examen, on le sait, il devra encore faire un stage pratique en hôpital. Au moment du dernier examen, les choses n'étaient pas encore vraiment « pratiques » ! Et le plus souvent, en fait presque toujours, il s'avère, après coup, que presque rien de ce dont on s'est occupé en théorie trouve son application dans la réalité pratique.

J'ai choisi la médecine, mais ceci s'applique à toutes les études. Quand nous acquerrons une certaine formation dans tel ou tel domaine, nous verrons partout le fossé, l'abîme, qu'il faut encore franchir pour passer à la pratique. Ce n'est pas seulement le cas pour la médecine, pour le technicien, pour celui qui sort d'une école de commerce, mais aussi, avant tout, pour l'enseignant. L’époque où nous vivons est essentiellement scientifique. Et l'enseignant qui est formé à la pédagogie de façon scientifique aura dû assimiler une foule de matières théoriques avant de pouvoir passer à la pratique.

Chacun sera plus ou moins d'accord avec ce que je viens de dire. Par contre, on aura certainement plus de mal à voir qu'un fossé au moins aussi énorme sépare aujourd'hui ce qu'on apprend théoriquement, ce qui forme le contenu de la vie spirituelle d'une part, et la réalité de la vie d'autre part.

Actuellement, ce fossé n'est franchi et surmonté que dans les branches d'activités techniques, là où l'on a affaire avec les réalités prosaïques. Si on se trompe en construisant théoriquement un pont, il s'effondre au premier train qui passe dessus. La nature réagit aussitôt aux erreurs que l'on commet. Là, il s'agit seulement d'acquérir de la pratique.

Mais quand on passe à ce qui concerne l'homme, c'est déjà une autre histoire. On ne peut déjà plus répondre si facilement à la question de savoir combien de gens ont été bien traités et combien mal traités par un médecin, car il n'est plus possible, alors, que la vie elle-même fournisse des preuves.

Et si l'on en vient à la pédagogie, on pourra bien sûr se dire que c'est un domaine où l'on exprime beaucoup de critiques, et que les pédagogues doivent supporter bien des choses, mais il est très difficile de décider de quelle manière la vie peut dire si l'on a bien ou mal éduqué un enfant. La vie ne donne pas de réponses aussi précises que la nature sans vie. Pourtant, on ne peut pas s'empêcher de ressentir combien cette étrange manie de tout vouloir appréhender par la théorie nous éloigne de la vie pratique.

 

Suite de la conférence dans le fichier pdf

 

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