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Avant-propos à la troisième édition du livre :

La théosophie

Introduction à la connaissance suprasensible du monde et à la destination suprasensible de l’homme

Traduction : Raymond Burlotte

© 2007 Éditions Novalis

(Tous droits réservés pour la version française – Reproduction complète ou partielle soumise à autorisation)

Ce qui a été dit à l'occasion de la publication de la deuxième édition de ce livre peut aussi être exprimé à bon droit à cette troisième édition. Cette fois encore, des « compléments et élargissements » qui me semblent importants pour donner un caractère plus précis à la présentation ont été insérés à certains endroits ; il ne m'a nulle part semblé nécessaire de modifier de façon essentielle ce que contenaient déjà les première et deuxième éditions. — Il n'y a aujourd'hui rien à changer non plus à ce qui a été dit sur cet ouvrage dès sa première édition et ajouté dans l'avant-propos à la deuxième édition. C'est pourquoi on retrouvera ici l'avant-propos à la première édition suivi aussi de ce qui avait été ajouté dans l'avant-propos à la deuxième édition.

Dans ce livre il s'agit que soit présentée une description de quelques parties du monde suprasensible. Celui qui ne veut accorder de valeur qu'au monde sensible tiendra cette description pour une fantasmagorie sans réalité. Par contre, celui qui veut chercher les voies par lesquelles on sort du monde des sens aura tôt fait de comprendre que la vie humaine ne prend de sens et de valeur que si son regard s'ouvre sur un autre monde. Un tel regard n'éloigne pas l'homme de la vie « réelle », comme beaucoup le craignent. Car c'est seulement par lui qu'il apprend à s'ancrer sûrement et solidement dans cette vie. Il découvre les causes de la vie alors que, sans ce regard, il avance en tâtonnant parmi les effets comme un aveugle. Seul l'accès à la connaissance du suprasensible donne son sens au « réel » sensible. C'est pourquoi on devient par cette connaissance plus apte, et non pas moins apte, à la vie. En effet, seul peut devenir un homme réellement « pratique » celui qui comprend la vie.

L'auteur de ce livre ne décrit rien dont il ne puisse témoigner par expérience, par la sorte d'expérience que l'on peut faire dans ces domaines. Il ne sera rien présenté qui ne procède d'une expérience personnelle au sens qui a été dit.

Ce livre ne peut pas être lu comme on a coutume de lire des livres de nos jours. Le lecteur devra, d'une certaine façon, acquérir par son propre travail chaque page, voire mainte phrase. Ceci a été recherché consciemment. Car c'est seulement ainsi que ce livre pourra devenir pour le lecteur ce qu'il est censé devenir pour lui. Qui se contente de le lire simplement d'un bout à l'autre ne l'aura pas du tout lu. Ses vérités doivent devenir expérience vécue. La science de l'esprit n'a de valeur qu'en ce sens.

Du point de vue de la science courante, ce livre ne saurait être jugé si l'on ne tire pas du livre lui-même les critères permettant de le juger. Lorsque le critique adoptera ce point de vue, il verra bien entendu que ces exposés ne cherchent en rien à contredire le véritable esprit scientifique. L'auteur sait qu'il n'a pas voulu par le moindre mot se mettre en conflit avec sa propre conscience scientifique.

Celui qui veut chercher par une autre voie encore les vérités présentées ici en trouvera une dans ma Philosophie de la liberté. Ces deux livres visent le même but de façon différente. Pour comprendre l'un, l'autre n'est absolument pas nécessaire, bien que certainement profitable à plus d'un.

Celui qui cherche dans le présent livre les « ultimes » vérités l'abandonnera peut-être, insatisfait. Il s'agissait en effet, en partant de l'ensemble du domaine de la science de l'esprit, d'en exposer tout d'abord les vérités de base.

Certes, il est dans la nature de l'homme de s'interroger tout de suite sur le commencement et la fin du monde, sur la finalité de l'existence et sur l'essence de Dieu. Mais celui qui est en quête non pas de mots et de concepts pour l'intellect, mais de véritables connaissances pour la vie, celui-là sait qu'il n'a pas à dire des choses concernant les plus hauts degrés de la sagesse dans un ouvrage qui traite du début de la connaissance spirituelle. C'est seulement lorsqu'on comprend ce début, en effet, que l'on voit clairement comment poser des questions plus élevées. On trouvera de plus amples indications relatives aux domaines évoqués ici dans un autre ouvrage du même auteur qui fait suite à celui-ci, La science de l'occulte.

Dans l'avant-propos à la deuxième édition a été ajouté à titre de complément ce qui suit : Celui qui, aujourd'hui, donne une description de faits suprasensibles devrait être au clair sur deux choses. La première, c'est que notre époque a besoin de cultiver des connaissances suprasensibles ; mais la seconde, c'est qu'est présente aujourd'hui dans la vie de l'esprit une profusion de représentations et de sentiments qui, aux yeux de bien des gens, feront apparaître une telle description comme un ensemble chaotique de fantasmes et de chimères.

Le temps présent a besoin de connaissances suprasensibles, parce que tout ce que l'homme apprend de la manière habituelle sur le monde et la vie suscite en lui une foule de questions auxquelles il ne peut être donné réponse que par les vérités suprasensibles. Car il est un point sur lequel il ne faut pas se faire d'illusion : lorsque des âmes qui ressentent les choses en profondeur s'interrogent sur les fondements de l'existence, ce ne sont pas des réponses qu'elles peuvent s'entendre communiquer au sein du courant culturel actuel, mais bien des questions touchant les grandes énigmes du monde et de la vie. Plus d'un peut bien s'adonner pendant un temps à l'opinion qu'une solution à l'énigme de l'existence lui serait donnée dans les « résultats des faits strictement scientifiques » et les déductions de maints penseurs contemporains. Mais si l'âme plonge en ces profondeurs où il lui faut descendre lorsqu'elle se comprend vraiment elle-même, ce qui lui est apparu pour commencer comme une réponse s'avérera n'être d'abord qu'une incitation à poser la vraie question. Et une réponse à cette question-ci n'est pas seulement censée venir au-devant d'une curiosité humaine ; c'est au contraire de cette réponse que dépendent le calme intérieur et la cohésion de la vie de l'âme. La conquête d'une telle réponse ne satisfait pas simplement le désir de savoir ; elle met l'homme à la hauteur de son travail et lui permet d'affronter les tâches de la vie. Tandis que le défaut de solution aux questions qui se posent paralyse moralement et finalement même physiquement. La connaissance du suprasensible n'est pas seulement là pour satisfaire un besoin théorique, mais pour une véritable pratique de la vie. Et c'est précisément parce que la vie culturelle est actuellement ce qu'elle est que la connaissance de l'esprit est un domaine de la connaissance dont notre époque ne peut se passer.

De l'autre côté, c'est un fait qu'aujourd'hui beaucoup de gens repoussent avec le plus d'énergie ce dont ils ont le plus besoin. La puissance contraignante de beaucoup d'opinions que l'on a édifiées en se fondant sur des « acquis scientifiques sûrs et certains » est, pour plus d'un, telle qu'ils ne peuvent absolument pas faire autrement que de considérer la présentation faite dans un ouvrage tel que celui-ci comme un abîme d'absurdité. Celui qui présente des connaissances suprasensibles est tout à fait capable de voir ces choses en face sans se faire la moindre illusion. On sera bien entendu facilement tenté d'exiger de lui qu'il fournisse des preuves « irréfutables » de ce qu'il avance. On ne remarque simplement pas qu'on s'adonne ce faisant à une illusion. Car ce que l'on demande — sans en avoir conscience, il est vrai — ce ne sont pas les preuves inhérentes à la chose elle-même, mais celles que l'on veut soi-même admettre ou que l'on est en mesure d'admettre. L'auteur de ce livre sait que rien ne s'y trouve qui ne puisse être admis par celui qui se place sur le terrain de la connaissance moderne de la nature. Il sait que l'on peut satisfaire à toutes les exigences de la science et qu'à cause de cela précisément on peut trouver que le mode de présentation du monde suprasensible donnée ici est fondé en soi. Bien plus : c'est précisément l'esprit scientifique authentique qui devrait même se sentir parfaitement chez soi dans cette présentation des faits. Et celui qui pense ainsi aura ressenti, lors de mainte discussion, la vérité de ce qu'exprime cette parole profondément vraie de Goethe : « Une doctrine fausse ne se laisse pas réfuter•, pour la bonne raison qu'elle repose sur la conviction que le faux est vrai». Les discussions sont stériles face à celui qui ne veut admettre comme preuves que celles qui découlent de sa propre façon de penser. Celui qui connaît la nature de ce qu'est le « prouver » est au clair sur ce fait que l'âme humaine découvre le vrai par d'autres voies que par la discussion. Que ce livre, dans sa seconde édition aussi, soit remis au public dans cet état d'esprit.

Rudolf Steiner

 

 

 

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