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Extraits tirés de : Rudolf Steiner - La philosophie de la liberté - Traduction : Geneviève Bideau - Éditions Novalis 1993

 

(...) Notre vie est un constant mouvement pendulaire qui oscille entre la participation à la vie du devenir universel du monde et notre existence individuelle. Plus nous nous élevons dans la nature universelle du penser, où ce qui est individuel ne nous intéresse finalement plus que comme exemple, comme exemplaire du concept, plus se perd en nous le caractère de l'être particulier, de la personnalité isolée tout à fait déterminée. Plus nous descendons dans les profondeurs de notre vie propre et faisons résonner nos sentiments en même temps que les expériences du monde extérieur, plus nous nous séparons de l'existence universelle. Sera une individualité véritable celui qui dans ses sentiments atteint au plus haut dans la région de l'idéel." (...)

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(...) Ce n'est pas que l'action accomplie à partir de la liberté exclue les lois morales, non, elle les inclut au contraire ; simplement, elle s'avère supérieure à celle qui n'est dictée que par ces lois. Pourquoi mon action serait-elle donc moins au service du bien de l'ensemble si je l'ai faite par amour que si je l'ai accomplie pour la seule raison que j'éprouve comme un devoir d'être au service du bien de l'ensemble ? Le simple concept de devoir exclut la liberté parce qu'il ne veut pas reconnaître ce qui est individuel, mais exige que l'individuel se soumette à une norme générale. La liberté de l'agir n'est pensable que du point de vue de l'individualisme éthique.(...)

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(...) Mais comment une vie en commun des êtres humains est-elle possible si chacun n'aspire qu'à faire valoir son individualité ? Voilà caractérisée l'objection du moralisme mal compris. Celui-ci croit qu'une communauté d'hommes n'est possible que s'ils sont tous unis par un ordre moral fixé en commun. C'est que ce moralisme ne comprend pas le caractère un du monde des idées. Il ne saisit pas que le monde des idées qui est agissant en moi n'est pas un autre que celui qui l'est dans mon prochain. Certes, cette unité n'est qu'un résultat de l'expérience que l'on fait dans le monde. Mais c'est une nécessité qu'elle le soit. Car si on pouvait la connaître par un quelconque autre moyen que l'observation, alors serait valable dans son domaine non pas l'expérience individuelle, mais une norme générale. L'individualité n'est possible que si chaque être individuel ne sait quelque chose de l'autre que par une observation individuelle. La différence entre moi et mon prochain ne réside absolument pas en ce que nous vivons dans deux mondes d'esprit absolument différents, mais en ce qu'il reçoit du monde d'idées qui nous est commun d'autres intuitions que moi. Il veut déployer la vie de ses intuitions, moi, celle des miennes. Si nous puisons réellement tous deux à l'idée et que nous ne suivons aucune impulsion extérieure (physique ou spirituelle), nous ne pouvons que nous rencontrer dans la même aspiration, dans les mêmes intentions. Une incompréhension morale, un heurt est exclu entre des êtres moralement libres. Seul l'être moralement non-libre, qui suit l'instinct de la nature ou un commandement du devoir reçu de l'extérieur, repousse son semblable quand il ne suit pas le même instinct ou le même commandement. Vivre dans l'amour de l'agir et laisser vivre dans la compréhension du vouloir d'autrui est la maxime fondamentale des hommes libres.(...)

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(...) Il va se trouver beaucoup de gens pour dire : le concept d'homme libre que tu esquisses là est une chimère, n'est réalisé nulle part; mais nous, nous avons affaire à des hommes réels, et pour ceux-là, on ne peut espérer de moralité que s'ils obéissent à un commandement moral, s'ils conçoivent leur mission morale comme un devoir et ne suivent pas librement leurs inclinations et leur amour. -Je ne mets absolument pas ceci en doute. Seul un aveugle le pourrait. Mais alors, débarrassons-nous de toute cette hypocrisie de la moralité, si ceci devait être l'ultime façon de voir les choses. Dites alors tout simplement: il faut que la nature humaine soit contrainte à ses actions aussi longtemps qu'elle n'est pas libre. Que l'on contraigne la non-liberté par des moyens physiques ou par des lois morales, que l'homme soit non-libre, parce qu'il suit son instinct sexuel débridé ou parce qu'il est enserré dans les chaînes de la moralité conventionnelle est d'un certain point de vue absolument indifférent. Mais que l'on n'affirme surtout pas qu'un homme de ce genre appelle à bon droit une action la sienne, alors qu'il y est en fait poussé par une force étrangère. Mais au milieu de l'ordre fondé sur la contrainte se dressent les hommes, les esprits libres qui se trouvent eux-mêmes dans le fatras de la coutume, de la contrainte de la loi, de la pratique religieuse, etc. Ils sont libres pour autant qu'ils n'obéissent qu'à eux-mêmes, non-libres pour autant qu'ils se soumettent. Qui d'entre nous peut dire qu'il est réellement libre dans toutes ses actions ? Mais en chacun de nous vit une entité plus profonde en laquelle s'exprime l'homme libre.

Notre vie se compose d'actions de liberté et de non-liberté. Mais nous ne pouvons pas penser jusqu'au bout le concept d'homme sans arriver à l'esprit libre comme étant la forme la plus pure de la nature humaine. Nous ne sommes tout de même véritablement des hommes que pour autant que nous sommes libres. (...)

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