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Repères au sujet du livre « La pensée humaine et la pensée cosmique » (GA151)

Christian Lazaridès

 

La pensée humaine et la pensée cosmique, quatre conférences faites à Berlin par Rudolf Steiner, du 20 au 23 janvier 1914, pendant la deuxième Assemblée générale de la Société anthroposophique (GA 151) - Éditions Novalis, Montesson, 1994 -

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Dans ce bref cycle de conférences, en seulement quatre heures, Rudolf Steiner convie le lecteur à un prodigieux voyage.

Le fil conducteur, le thème de fond - l'essence de la pensée - renvoie tout d'abord aux fondements épistémologiques de la démarche de l'anthroposophie, et en particulier à La philosophie de la liberté publiée vingt et un ans plus tôt (1893). Dans la première conférence est posée sans concession l'exigence d'une pensée réelle, laquelle doit déjà être atteinte, conquise, car ce que nous appelons communément

« pensée » n'est souvent que le fruit de l'assemblage des mots et non un penser proprement dit.

La fin de la quatrième conférence apportera une sorte de réponse cosmique : ce que l'homme fait avec ses pensées est à l'image de ce que les hiérarchies spirituelles font avec l'être humain. On entrevoit alors que les lois de la réincarnation, du karma, les lois d'une haute « astrologie spirituelle », sont liées à l'activité des hiérarchies selon les mêmes processus que nos pensées le sont à notre activité pensante.

Mais entre-temps, dans les deux conférences centrales, a été dessiné le cosmos de la pensée humaine : 12 visions du monde, 7 tonalités de l'âme, 3 sons, et cela en une infinité de combinaisons possibles, sont en quelque sorte la gamme musicale d'où naît tout type de pensée, toute conception du monde.

Et ce cosmos de la pensée humaine est mis en rapport avec les forces du Cosmos, c'est-à-dire le Zodiaque, les planètes, la triade Lune-Terre-Soleil, et enfin avec la Terre seule.

Cette structure fondamentale du 12 + 7 + 3 + 1 = 23 = 22 + 1 est à la base de toutes sortes de choses en l'être humain et dans la civilisation ; on la trouvera en particulier mise en rapport avec l'organisme sensoriel. Ce sujet des douze sens sera développé par Rudolf Steiner d'abord en 1909-1910 puis, après une pause de sept ans, en 1916-1917. Sans doute est-il significatif que ce soit au milieu de cette pause qu'apparaisse - une unique fois : lors de ces quatre conférences de 1914 ! - la description du cosmos de la pensée. Une complémentarité extrêmement complexe existe entre le cosmos sensoriel de l'homme et le cosmos de la pensée humaine, tous deux liés, en leur origine, au cosmos des hiérarchies créatrices.

Ainsi que cela est dit explicitement, cette brève mais dense esquisse des douze visions du monde (ou conceptions du monde) demande à être approfondie, travaillée, expérimentée. Elle peut ouvrir par exemple sur une étude très fructueuse de l'histoire de la philosophie. L'ouvrage de Sigismund von Gleich Die Wahrheit als Gesamtumfang aller Weltansichten[*] [La vérité en tant qu'ensemble de toutes les visions du monde - Non traduit -] a ouvert la voie dans ce sens.

Mais cela est aussi d'une immense portée pratique immédiate, dans les relations humaines, car il est clair qu'à tout moment tout jugement porté sur la vie, toute interprétation du monde, est purement et simplement la manifestation de l'une de ces « combinaisons » particulières entre une planète de notre pensée et un signe (ou constellation) de notre Zodiaque de la pensée.

Il y a donc un champ infini de travail pour une meilleure connaissance de soi, pour une meilleure compréhension d'autrui, en bref il y a là tout le mystère de la vie sociale, et la perspective de toute une « psychologie de la pensée », inédite à ce jour. Cette dimension psycho-sociale est expressément signalée lorsque, à la fin du cycle, il nous est dit que la science de l'esprit nous indique « comment comprendre en quoi nos dispositions ont un caractère unilatéral et comment nous rendre plus universels grâce aux connaissances qu'apporte la science de l'esprit. »

Sans doute n'est-ce pas sans raison que ce court cycle de conférences soit fait au cours de l'Assemblée générale qui marque le premier anniversaire de l'émancipation de la Société anthroposophique à partir de la Société théosophique. La rupture s'était effectuée au cours de l'hiver 1912-1913. La devise de la Société théosophique était : « Il n'y a pas de religion supérieure à la vérité. » Encore s'agissait-il d'être à la hauteur de telles paroles. L'auteur de La philosophie de la liberté, désormais aussi fondateur de l'anthroposophie, montre ici qu'un tel idéal est possible à réaliser, mais qu'il faut pour cela :

- d'abord penser véritablement ;

- devenir toujours plus universels par une mobilité toujours plus grande, une liberté toujours plus grande dans le monde de la pensée, lequel n'est bien sûr plus, dès lors, « intellectuel », mais bel et bien vivant.

Ce court cycle prend alors le sens d'une sorte de « Baptême » de l'impulsion anthroposophique proprement dite.

Dans la quatrième conférence apparaît encore - incidemment - un élément qui vient concrétiser d'une manière inattendue tout le débat. C'est l'idée que notre vision du monde, ou nos visions du monde successives au cours d'une vie - si tel est le cas -, sont en lien avec des configurations « astrologiques » propres à chaque individu, mais qui ne sont pas celles de l'horoscope extérieur, et qui sont « beaucoup plus importantes que les configurations de l'horoscope extérieur. » Or, ensuite, ni dans cette conférence, ni ultérieurement, Steiner ne développera cela. Tout au plus indique-t-il que les « aspects » n'ont pas ici la même signification que dans l'astrologie habituelle. Toutefois ces quelques lignes suffisent à nous faire envisager au moins une relativisation de l'importance du thème astrologique habituel (de naissance), voire une remise en question plus fondamentale.

Mais, d'un autre côté, cela a pu conduire certains auteurs (en particulier Willi Sucher) à rechercher - à partir des maigres indications de configurations astrologiques-spirituelles en lien avec certaines philosophies (Hegel, Fichte, Wundt, Hamerling, Schopenhauer, et surtout Nietzsche, dont le cas est plus détaillé) - le moment d'une sorte de naissance spirituelle pouvant donc se situer avant ou après la naissance physique, et des résultats intéressants ont été obtenus. Nous ne pouvons entrer ici dans le débat complexe - à la fois au niveau technique et au niveau « moral » - que peuvent soulever de telles déterminations, surtout si elles sont mêlées aux méthodes et à l'état d'esprit problématiques de l'astrologie habituelle.

Il faut d'abord remarquer que Steiner ne parle pas explicitement d'un tel moment qui correspondrait ponctuellement à une sorte d'horoscope spirituel ; à partir du court passage (au début de la quatrième conférence) où il évoque les configurations astrologiques-spirituelles, on peut envisager un système plus mobile se situant éventuellement à plusieurs moments différents, avant ou après la naissance. Mais même dans le cas où l'hypothèse d'un horoscope spirituel ponctuel serait la bonne, il y aurait encore bien d'autres questions à se poser.

Comment, par exemple, parmi les multiples aspects qui seraient présents dans un tel « ciel spirituel de naissance », déterminer celui qui est actif ? Car il est clair, dans les exemples de Steiner, que c'est une seule position planétaire qui joue principalement, du moins à un moment donné. Ensuite - et nous passons alors au niveau moral -, même s'il était possible de déterminer un tel moment de naissance spirituelle, une telle démarche serait-elle justifiée ?

Ne serait-ce pas aborder « par le petit bout de la lorgnette » ce sujet de la pensée humaine et de la pensée cosmique, que de vouloir savoir en quelque sorte a priori - au moyen de calculs astrologiques - quelle est notre vision du monde particulière ? N'y a-t-il pas une voie plus objective et « désintéressée », consistant à explorer ce cosmos de la pensée humaine pour lui-même, dans la diversité de la vie et des relations humaines, et d'apprendre à y lire directement, sans « cartes du ciel » interposées ?

Nous ressentons bien qu'avec ces questions nous sommes vraiment « sur le fil du rasoir », et cela est explicitement dit par Rudolf Steiner : « Car, avec ce genre de choses, nous nous trouvons placés devant les mystères des individualités humaines. (…) C'est ce que nous n'avons le droit de regarder qu'avec une crainte sacrée. » Toutefois : « Il faut qu'à notre époque le voile qui recouvre un secret de cette nature soit soulevé jusqu'à un certain point. »

Il importe donc d'aborder d'emblée cette question en tenant compte des indications données dans ces conférences - en commençant par le commencement - : s'éveiller à une authentique activité pensante.

 


[*] J. Ch. Mellinger Verlag, Stuttgart, 1957 ; 1989

 


 

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