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Extraits tirés de la conférence du 4 septembre 1921

Livre : Les sources spirituelles de l'anthroposophie GA 78

Traduction : Georges Ducommun

Éditions Anthroposophiques Romandes 1991

 

Ce qui est éveillé en nous par la connaissance de la science spirituelle anthroposophique qui traite du suprasensible, c'est l'amour pour notre prochain ; il nous initie à la valeur humaine et nous fait éprouver ce qu'est la dignité de l'homme.

La connaissance de la valeur humaine, le sen­timent pour la dignité humaine, la volonté guidée par l'amour du prochain, tels sont les plus beaux fruits que l'on puisse cultiver en l'être humain lorsqu'on accède à l'expérience des résultats de la science spirituelle.

La science spirituelle agit sur la volonté de telle sorte que celle-ci peut s'élever au niveau de ce que j'ai appelé, dans ma « Philosophie de la Liberté », les intuitions morales. Dans la vie de l'homme, il se produit alors cette chose extraordinaire que ces idéaux moraux, ces intuitions morales sont impré­gnés par ce qui, par ailleurs, constitue l'amour ; nous pouvons alors devenir des êtres humains capables d'agir en toute liberté grâce à cet amour qui émane de notre individualité. La science spiri­tuelle se rapproche alors d'un idéal qui est aussi originaire de l'époque goethéenne ; c'est Schiller, l'ami de Goethe, qui l'a le mieux exprimé. Lorsque Schiller se familiarisa avec la philosophie de Kant, il accepta beaucoup de choses de celui-ci dans le domaine de la théorie philosophique. Par contre, il ne put suivre Kant sur le terrain de sa philosophie de la morale. Pour Schiller, cette philosophie repose sur un concept rigide du devoir que Kant pensait à l'image d'une force naturelle, comme quelque chose de contraignant pour l'être humain. Schiller était sensible à la valeur et à la dignité humaine, et n'admettait pas que l'homme, pour avoir un comportement moral, ait à se soumettre à une contrainte spirituelle. Schiller allait pronon­cer cette belle phrase : « Je sers volontiers les amis, mais, malheureusement, je le fais par penchant et, de ce fait, je suis souvent ennuyé de ne pas être vertueux ». Car, au sens kantien, Schiller pensait qu'il fallait d'abord étouffer tous les penchants que l'on éprouve pour un ami, et faire ensuite ce que commande le concept rigide du devoir.

Dans la mesure où cela pouvait être dit à son époque, Schiller a exposé, dans ses « Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme », que l'attitude de l'être humain à l'égard de la moralité devait être autre que celle prônée par Kant. Il s'est efforcé de montrer comment le devoir devait se concrétiser au point de devenir un penchant, et comment ce penchant devait s'élever jusqu'à ce que l'on éprouve de la sympathie pour le contenu du devoir. Le devoir doit descendre, et l'instinct naturel doit s'élever au sein même de l'homme libre qui fait, par inclination, ce qui est utile à l'ensemble de l'huma­nité. Lorsqu'on scrute la nature humaine pour savoir où sont enracinées les intuitions morales, en cherchant quel est le vrai mobile éthique à l'œuvre dans les intuitions morales, on découvre que c'est l'amour purifié au plus haut degré de l'esprit. Là où cet amour devient spirituel, il aspire en lui les intuitions morales. On est un être moral parce qu'on aime le devoir, parce que celui-ci est une force active qui émane directement de l'individua­lité humaine.

C'est cela qui m'avait incité à établir, dans ma « Philosophie de la Liberté » — et maintenant aussi à partir de l'anthroposophie —, une antithèse à la conception kantienne de la morale. La thèse de Kant dit : « Devoir ! Nom sublime et vénéré qui n'admet aucun plaisir ni aucune flatterie, mais exige la soumission..., toi qui établis une loi... devant laquelle toutes les inclinaisons s'évanouis­sent, même si elles la combattent secrètement ».

Avec un tel concept du devoir, l'être humain ne sera jamais capable de se spiritualiser pour devenir, de par son noyau le plus intime, le libre auteur de ses actes moraux. C'est à partir de cette tentative d'accéder à une compréhension de l'être humain, fondée sur l'authentique connaissance de l'homme proposée par l'anthroposophie, que, dans ma « Philosophie de la Liberté », j'ai opposé au concept rigide du kantianisme ce que vous pouvez lire dans ma « Philosophie de la Liberté » : « Li­berté ! Nom très cher, nom humain. Tu contiens en toi toute ma prédilection morale, tout ce qui ennoblit au plus haut point ma valeur humaine ; tu ne m'asservis à personne et ne m'imposes aucune loi. Tu sais que mon amour moral se sentirait esclave devant toute loi imposée ; c'est pourquoi tu attends qu'il désigne la loi qu'il acceptera en toute liberté ».

Dans cet ouvrage philosophique, je pensais devoir dire que la moralité est digne de l'homme lorsqu'elle va de pair avec la liberté humaine et qu'elle est enracinée dans le véritable amour pour son prochain. Au moyen de l'anthroposophie, on peut montrer comment cet amour du devoir s'élar­git, devient amour pour autrui et même, ce que nous aurons encore à examiner, devient le vrai ferment de toute vie sociale. Ce qui, aujourd'hui, se présente à nous comme un énorme et brûlant problème social ne peut être compris que si l'on s'efforce de déceler le lien qui existe entre la liberté, l'amour, l'entité humaine, l'esprit et la nécessité de la nature.

 

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