Éducation - Pédagogie

logo pdf lire ce texte 

Les tempéraments pendant l'enfance

Dr Norbert GLAS

Article publié dans la revue Triades N°4 1973

L’article du Dr Bott (paru dans la même revue) expose clairement les rapports entre les quatre éléments terre, eau, air et feu (ou chaleur) d'une part, et les tempéraments du mélancolique, du flegmatique, du sanguin (ou « nerveux », comme préfère l'appeler l'auteur), et du colérique. Nous trouvons également dans ces pages une description vivante des manifestations du tempérament dans l'individu.

Au cours de la vie, le tempérament se modifie dans la plupart des cas. Aussi le Dr Bott mentionne-t-il que par exemple, le vieillard incline à la mélancolie, sans doute en raison du fait qu'il est davan­tage exposé à l'influence de la pesanteur. Ce que l'on voit d'ailleurs au fait qu'il tombe souvent et est sujet aux fractures. La force qui maintient l'homme dans la verticale s'affaiblit, et c'est la pesanteur qui triomphe.

Mais tout cela n'est vrai en réalité que pour l'adulte. Rudolf Steiner a expressément rendu attentif au fait que pendant l'enfance, le rapport des tempéraments avec les éléments n'est pas le même que plus tard. Il se produit une sorte de glissement qu'il nous faut considérer si nous voulons comprendre la nature enfantine.

Regardons tout d'abord un petit mélancolique : les traits du visage sont bien formés et fins, le regard est peut-être songeur et même méditatif. Ces enfants sont souvent beaux, mais nous percevons en eux quelque chose qui évoque la maturité, l'âge. La cause en est dans le fait que chez le mélancolique, la personnalité proprement dite se manifeste très prématurément. Un visage d'enfant nous donne souvent l'impression qu'il faudra attendre encore long­temps avant de voir s'y manifester l'individualité ; chez le petit mélancolique, l'être profond se révèle beaucoup plus tôt que chez les autres enfants où il reste dissimulé parfois longtemps. L'esprit du petit mélancolique a en quelque sorte pris trop rapidement pos­session de la substance corporelle. Pourquoi ? C'est une question à laquelle on ne peut pas donner de réponse générale — la chose est liée au destin de chacun des enfants. Généralement, ces enfants-là ne sont pas de gros mangeurs, et inclineraient même à se nourrir insuffisamment. C'est pourquoi le Moi peut exercer sur le corps une emprise plus profonde, et mieux modeler des formes plus expressives. Dans ce cas, le Moi a besoin de moins d'effort pour imposer une forme, de même qu'un sculpteur modèle une argile molle plus facilement que, le marbre.

Ces traits expressifs inclinent aisément l'éducateur du petit mélancolique à pressentir une nature extraordinaire. Il est bien naturel qu'on s'émerveille à discerner si tôt la personnalité. Mais on ne devrait jamais oublier qu'une évolution prématurée entraîne toujours des inconvénients graves. Il faut être très prudent dans l'appréciation de la valeur d'un petit prodige ; car le développement rapide use souvent des forces qui auraient dû être mises en réserve pour plus tard.

Devant un tempérament mélancolique, l'éducateur, l'enseignant devra donc se sentir incité à développer chez son petit élève les autres tempéraments, présents sous une forme latente, afin d'éviter un développement disharmonieux du caractère.

Chez l'enfant mélancolique, le Moi s'empare très tôt de la sub­stance solide du corps, de l'élément « terre » en lui, et y développe ses formes. Ces forces travaillent surtout dans la direction de haut en bas, donc à partir de la tête vers les membres. Chez l'adulte, il en va différemment. Le Moi exerce son action plutôt de bas en haut, vit dans la chaleur du sang et, dans les cas les plus caracté­ristiques, se manifeste par un tempérament colérique. Le feu de la personnalité a besoin d'un corps mûr et bien formé, capable de résister à l'ardeur du Moi. C'est là une des formes du « glissement » dont nous parlions précédemment : Le Moi de l'enfant se manifeste particulièrement par le tempérament mélancolique, celui de l'adulte dans le tempérament colérique.

Chez l'enfant colérique, dont nous parlerons maintenant, le corps et le visage ne font qu'esquisser par leurs formes ce qui se mani­festera visiblement plus tard, chez l'adulte. La plupart du temps, un tel enfant a une grosse tête, un front bien développé, mais tout tend à la rondeur ; on ne voit guère de formes accusées, tout est adouci, moins précis. Cela est vrai en particulier du nez, qui ne commencera à vraiment prendre forme qu'après la puberté. Seules les narines grandes et rondes sont déjà nettement formées. La bou­che et le menton ne manifesteront toute leur ampleur que progres­sivement, et surtout à partir de la 12e année. Le tronc est vigoureux et large, tandis que bras et jambes sont moins développés. Ces enfants paraissent, lorsqu'ils sont assis, plus grands que debout.

Leur démarche se rapproche de celle du colérique adulte, et l'enfant tend bientôt à marcher en appuyant fortement le talon. Il a souvent quelque chose d'ardent, presque de « volcanique ». Un garçonnet colérique à qui l'on ne donne pas tout de suite la pomme qu'il désire aura aussitôt le sang à la tête. Il rougit, entre en fureur et frappe, il peut même aller jusqu'à pousser des cris de rage. Dans ces crises, une force volontaire indomptée, venue des profondeurs du corps, cherche une issue à l'extérieur. Même déjà plus grand, l'enfant colérique dont la volonté se heurte à des obstacles insur­montables peut faire de terribles colères. Tout ce qui est stimulé par les sens, de l'extérieur, s'unit rapidement aux forces de volonté encore peu contrôlées et entraîne l'enfant à agir aussitôt. Jusqu'à la neuvième année, les sentiments ne jouent qu'un rôle relativement réduit, tout reste facilement ancré dans l'impulsivité. Plus tard, lorsque la vie du sentiment s'éveille, l'amour et la haine commencent à se manifester souvent avec violence. A cet âge encore, c'est-à-dire dans les années de la puberté, le sentiment est encore fortement soumis aux pulsions instinctives. Et seule une pédagogie, judicieuse peut faire équilibre à cette force qui se manifeste si impétueusement. En cultivant le sens du beau, en favorisant les activités artistiques, on peut modérer ces redoutables excès souvent destructeurs, ces tendances au désordre trop manifestées de nos jours chez les ado­lescents.

Quelle est la cause profonde de telles crises ? — On l'a vu, à chaque âge correspond un tempérament prédominant. A partir de la puberté, la jeunesse a tendance à devenir colérique. La vie de l'âme : pensée, sentiment, volonté, n'atteindront à un équilibre, à une harmonie, qu'au cours d'une longue évolution de trois décennies. Le propre de l'enfant colérique, c'est précisément qu'en lui, les forces de l'âme sont prédominantes, mais non harmonisées. Et l'individualité, le Moi, ne peut que très progressivement faire régner l'équilibre dans la vie de l'âme. Ce but est loin d'être atteint au moment de la puberté et dans les années qui suivent. C'est pourquoi l'éducateur doit tenir lieu du Moi absent. Mais si cette puissance judicieuse et créatrice d'ordre fait défaut, comme c'est si souvent le cas aujourd'hui, alors la jeunesse est livrée au chaos des forces de l'âme encore immatures.

Cette description de l'enfance colérique — elle le reste jusque vers la vingtième année — permet de voir clairement en quoi consiste la différence entre l'adulte colérique et l'enfant de même nature, et le « glissement » des tempéraments au cours de la vie : Chez l'enfant colérique, c'est le corps astral qui exerce une influence excessive.

La personne de l'enfant sanguin paraît sensiblement plus harmo­nieuse que celle du petit colérique. Chez le premier, on ne voit pas se manifester les forces d'opposition qui causaient chez le second les colères précédemment décrites. Ce qui frappe chez le petit san­guin, c'est la rapidité avec laquelle tout se passe chez lui. Il ne marche pas d'un pied ferme, il sautille sur le trottoir et s'intéresse à tout ce qu'il voit ou entend. Il enregistre rapidement tout ce qui se passe — mais généralement il l'oublie tout aussi vite. Voilà un petit garçon qui s'est blessé au doigt ; les larmes coulent aussitôt. Mais il suffit de peu de chose pour le distraire et il rit déjà, alors que ses joues sont encore humides de larmes. Le bien-être d'un enfant sanguin dépend beaucoup de son entourage. Il subit toutes les influences, celle de la chaleur et du froid, de la clarté et de l'obscu­rité. Son humeur dépend, bien plus encore que chez un autre tem­pérament, du fait qu'il a faim ou qu'il a bien déjeuné, que sa diges­tion est bonne ou mauvaise. La mobilité joue chez lui un rôle pré­pondérant.

Il y a une différence nette entre le sanguin enfant et le sanguin adulte. Chez ce dernier, tout comportement est avant tout l'ouvrage de l'âme fluctuante ; chez l'enfant, le comportement reflète la mobi­lité des processus vitaux : comment l'air aspiré afflue vers les pou­mons, comment les sucs digestifs suivent les voies intestinales, com­ment s'édifie le corps. A tout cela, le petit sanguin participe beau­coup plus intensément — mais inconsciemment, bien entendu ­que les enfants dotés d'un autre tempérament. A l'aube de la vie, ces processus se déroulent en effet avec tant d'intensité qu'ils mar­quent aussitôt l'âme de leur empreinte. Il ne faut pas oublier que pendant l'enfance, les phénomènes de construction sont d'une ampleur qu'ils ne retrouveront plus jamais. Et le jeune être y participe intérieurement de toute son âme. A la vue d'une table chargée de bonnes choses par exemple, les glandes de l'appareil digestif commencent à travailler, les enfants ont faim et envie de goûter à tout. Leur excitation intérieure se manifeste par des paroles pleines d'animation. Dès que les petits sanguins ont pris place à table, ils se hâtent de manger, font silence et savourent les mets avec délices. Tout leur être participe à la rapidité avec laquelle le corps de forces formatrices accomplit son œuvre. Bien entendu, tout cela se passe également dans l'inconscient ; à l'état normal, nous ignorons comment par exemple les sucs digestifs sont produits et évacués dans l'estomac et dans l'intestin. Par sa nature même, la force vitale échappe à la pesanteur. Cette légèreté permanente qui les caractérise a un effet singulier : leur fonctionnement ne fatigue pas, et au contraire apporte au corps et à l'âme des forces fraîches. C'est pourquoi on peut prévoir que l'enfant sanguin, dont la vie affective reflète si étroitement ces phénomènes, ne donne que très tardivement des signes de fatigue, même lorsqu'il s'active physique­ment avec intensité. Il saute, il danse et court sur la glace sans se lasser, et ne ressent aucune lassitude, aucune lourdeur. Un adulte ne pourrait fournir pareil effort qu'avec la plus grande peine ; pour l'enfant cela semble un jeu. Le petit sanguin vit beaucoup plus intensément avec son âme que les autres enfants. Chez l'adulte, c'est précisément la vie de l'âme qui déconstruit le corps. Mais chez l'enfant, elle accompagne tout naturellement ce qui reflète en elle le courant vivant des forces formatrices.

C'est lorsqu'on connaît et pèse bien cette situation que l'on com­prend pourquoi l'enfance est l'âge de la sanguinité d'une façon géné­rale. Pendant la veille, l'âme est constamment maintenue mobile par les forces vitales qui affluent vers elle. Lors de la puberté, une transformation importante s'opère : les trois forces de l'âme : pen­sée, sentiment, volonté, se dégagent — bien que sans ordre encore — de cette emprise des forces vitales sur l'âme. Le jeune être humain est alors engagé, de façon générale, dans la direction du tempérament colérique.

Lorsqu'on compare l'enfant flegmatique avec l'adulte de même tempérament, on constate également un glissement, un décalage. Le flegmatique adulte vit tout entier dans le courant constructeur de la nutrition ; il en va différemment chez l'enfant, où l'élan cons­tructeur est extrêmement fort. Le corps du nourrisson, né depuis peu, aspire avidement à s'assimiler toute nourriture. Le corps phy­sique s'en empare beaucoup plus vite, les substances ingérées pren­nent beaucoup plus facilement la forme organique prévue sous l'in­fluence des forces formatrices intensément actives. Le nourrisson tout entier aspire à absorber ce qui lui est offert, on peut le ressentir à voir avec quelle ferveur il tète. Et un peu plus tard, les aliments solides viennent encore très aisément s'insérer dans les formes orga­niques. Cela est dû au fait que tous les matériaux dont est fait l'organisme de l'enfant, y compris les os, sont beaucoup plus déli­cats, beaucoup moins minéralisés que chez l'adulte. Chez l'enfant flegmatique, l'accent essentiel dans l'organisme est donné par les substances solides — mais il ne faut pas oublier qu'à cet âge, elles ont un tout autre caractère que plus tard. Pourtant, ces solides sont déjà apparentés à l'élément « terre », et à la pesanteur. Et en effet, l'enfant flegmatique est généralement plus lourd que ses contem­porains de tempéraments différents. Il « profite » bien, comme on dit, et il aime bien manger et boire, ce qui le fait facilement engrais­ser. En raison de cette tendance à la pesanteur, les flegmatiques marchent souvent plus tard que d'autres. Ils ne sont pas pressés de combattre cette pesanteur. Il leur faut faire davantage effort pour que les forces de la verticalité maîtrisent vraiment leur corps.

A l'inverse du flegmatique adulte, l'enfant, et surtout le tout jeune, enfant, est par sa forme générale et son visage plein de charme — à condition bien entendu que le tempérament ne se mani­feste pas sous une forme excessive. Pendant l'enfance, la matière terrestre est encore beaucoup plus proche du courant de la vitalité, et c'est pourquoi les maladies provoquant une calcification, une soli­dification, sont relativement rares — les calculs rénaux, ou de la vessie, ou de la vésicule biliaire par exemple. Les scléroses cancéri­formes des organes le sont également, bien qu'aujourd'hui on les observe plus fréquemment qu'autrefois. Mais c'est là un phénomène qui est lié aux conditions de vie à notre époque.

Remarquons un fait singulier : en raison précisément de ces conditions de vie actuelles, il faut établir une distinction entre deux catégories d'enfants flegmatiques : les uns — les flegmatiques « naturels » pourrait-on dire — sont les bébés tout ronds et réjouis qui sont toujours prêts à manier la cuiller et n'ont pas besoin d'être contraints à manger. Ils ont de bonnes joues rondes, mais qui ne forment pas des sortes de poches au bas du visage ; et leur regard est plein de gaieté. Ils restent volontiers couchés sur le dos et sou­rient dès que quelqu'un vient s'occuper d'eux. Manifestement, ils savourent leur propre lourdeur, s'y sentent à l'aise, et sont peu enclins à se mouvoir. Ils habitent volontiers leur corps physique, et s'abandonnent volontiers à la pesanteur. Un enfant ainsi fait ne souffre pas, comme l'adulte mélancolique, d'être une créature faite de matière solide ; au contraire, il aime son corps et sa propre consistance solide.

L'autre catégorie d'enfants flegmatiques est en quelque sorte un produit « artificiel » : ce sont des enfants trop bien nourris et auxquels on impose en quelque façon ce tempérament. On leur a donné par exemple un lait trop riche en graisse, ou trop d'aliments farineux. Ils sont nourris beaucoup trop tôt — c'est le cas en Amé­rique depuis longtemps — de jus de viande et d'œufs, ce qui pro­voque une paresse organique du système digestif. Dans le passé, ces enfants auraient probablement tous souffert de rachitisme. Mais aujourd'hui, outre cette alimentation trop riche, on leur donne des vitamines diverses qui écartent ce danger de la « maladie anglaise ». Cependant, on n'évite pas par cette voie l'indolence qui caractérise généralement les rachitiques. Ces enfants sont aussi des flegmatiques. Mais ils souffrent de leur pesanteur. Dans leur regard alourdi, on ne voit pas briller la gaieté du vrai flegmatique enfant. Ce sont souvent des « bébés de concours », mais pourtant leur vue n'est pas forcément réjouissante, et les petits visages aux joues pen­dantes semblent informes. Ce sont des êtres que domine par trop la pesanteur terrestre.

Pour nous résumer, nous rappellerons les rapports entre les tem­péraments dans l'enfance et les éléments constitutifs par un rapide tableau :

dans le corps physique est actif          le tempérament flegmatique,

dans le corps éthérique                        le tempérament sanguin,

dans le corps astral                              le tempérament colérique,

dans le Moi                                         le tempérament mélancolique.

Il ne faut en aucun cas oublier que dans un être humain, tous les tempéraments sont actifs, mais que l'un d'entre eux prédomine. Le glissement qui se produit dans cette répartition entre l'enfance et l'âge adulte, et que Rudolf Steiner a souligné, reste un phénomène de grande importance.

 

 

 

 

 

Informations supplémentaires